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« Soutenir les médias, garants de la démocratie : la philanthropie s’engage » par Axelle Davezac

1 juin 2026

L’affaiblissement des médias traditionnels, pris en étau entre révolution des usages et fragilité des modèles économiques, menace directement notre vitalité démocratique. Face à cet enjeu, la philanthropie doit aujourd’hui accroître son soutien aux médias indépendants garants d’une information plurielle et vérifiée, et s’engager plus largement pour favoriser l’accès, la production et une consommation avertie de l’information.

Chaque élection le démontre avec plus de force que la précédente : plus aucune information n’existe, plus aucun débat ne mobilise largement s’il n’a pas d’abord existé sur les réseaux sociaux. Désormais utilisés comme principal moyen d’information par 53 % des jeunes[1], ces réseaux d’influence et d’information sont en train de gagner la bataille, non seulement de l’attention, mais aussi de la conviction… Le problème majeur n’est pas a priori qu’ils l’emportent sur les anciens modèles, tout secteur traverse des révolutions, mais que ces outils reposent sur un fonctionnement qui va à l’encontre d’une information de qualité, étayée, sourcée. Les algorithmes qui les régissent favorisent la remontée des informations les plus populaires, parfois douteuses, manipulées ou créées par des IA : le volume de contenus « deepfake » en circulation a ainsi été multiplié par plus de six entre 2019 et 2024[2].

Perte de confiance dans l’information, surabondance d’informations et surexposition à des contenus anxiogènes… cette situation engendre une lassitude démocratique alarmante, qui pousse une part croissante des citoyens à renoncer purement et simplement à s’informer. 36 % des Français affirment aujourd’hui « éviter parfois ou souvent » l’actualité[3]. Corollaire de cette désaffection, l’influence des journalistes, capables de proposer une information factuelle et vérifiée, recule constamment. Seuls 31 % des Français accordent aujourd’hui leur confiance aux médias traditionnels[4], l'un des niveaux les plus bas au monde.

Cette situation a pour conséquence directe de fragiliser le fonctionnement de la démocratie. La démocratie suppose la nuance, la mise en perspective, l’acceptation de la complexité et l’exposition à l’altérité et la contradiction[5]. Sans information plurielle, le débat, l’argumentation, perdent leurs fondements et laissent la place à la colère, à l’émotion. Résultat : la polarisation de la société s’aggrave, faute de faits partagés et de récits communs. Les travaux menés par l’UER[6] démontrent d’ailleurs cette corrélation : plus la confiance dans les médias est faible, plus la polarisation politique et sociale s’aggrave. C’est pourquoi la pluralité de l’information, l’existence de médias indépendants et variés constituent un bien commun précieux, que nous devons protéger, ensemble.

Pas de démocratie sans information de qualité

Consciente de cet enjeu, la philanthropie se mobilise pour soutenir le pluralisme des médias et l’accès à une information de qualité. Dans le champ de l’éducation aux médias par exemple, plusieurs fondations soutiennent ainsi des actions menées en milieu scolaire, à l’image du projet "Entre les lignes" qui propose des ateliers d’éducation aux médias aux collégiens et lycéens, partout en France, grâce à un réseau de plus de 270 journalistes bénévoles.

La philanthropie s’engage aussi directement aux côtés du journalisme d’intérêt général. Elle soutient ainsi des dispositifs comme "Journalismfund Europe", mobilisé en faveur du journalisme d’investigation. D’autres fondations comme la Fondation BNP Paribas ont choisi de soutenir le journalisme de solutions, porté notamment par le collectif Reporters d’Espoirs, ou encore de s’engager aux côtés du journalisme local et territorial. Ainsi, la Fondation RTE pour les ruralités soutient des radios associatives locales qui valorisent les informations de proximité et sont un ferment de la vitalité démocratique des territoires. En soutenant ces initiatives, la philanthropie porte, à chaque fois, une promesse forte qu’elle est la seule à pouvoir assumer : accepter la prise de risque, l’expérimentation, et surtout offrir un engagement de longue durée, sans exigence de résultats immédiats.

Accentuer l’engagement philanthropique et soutenir directement les médias

Mais aujourd’hui, cela ne suffit plus, et la philanthropie s’engage de plus en plus directement dans son soutien aux médias. Ainsi, en Suisse, la Fondation Aventinus a repris les parts du quotidien Le Temps pour en garantir l'indépendance à long terme. En Europe, l'initiative Civitates, portée par un réseau de fondations, soutient dans 18 pays plus de 70 organisations, parmi lesquelles des médias indépendants œuvrant dans des contextes où la liberté de la presse est menacée.

En France, les Fonds pour la Presse Libre et le Fonds pour l’Indépendance de la Presse soutiennent la pérennité de médias indépendants et engagés, essentiels à la vitalité d’un débat public contradictoire et documenté.

Cet engagement direct en faveur des médias doit aujourd’hui accélérer et s’amplifier. Pour que cet engagement serve son objectif, il est indispensable d’établir des règles de gouvernance claires, garantissant une séparation stricte entre le pouvoir économique du donateur et l'indépendance éditoriale du média. La philanthropie, comme pour chaque sujet qu’elle embrasse, ne doit pas chercher à s’immiscer dans l’action, mais à préserver les conditions dans lesquelles celle-ci peut exister. 

Aujourd’hui, l'ensemble du secteur philanthropique français - fondations, fonds de dotation, donateurs et entreprises mécènes, doit prendre la mesure de ce qui est en jeu. Une démocratie dans laquelle les citoyens s'informent via des algorithmes est condamnée à l’asphyxie. Pour la préserver, les acteurs qui en ont la capacité doivent décider d'agir, maintenant et ensemble.

Tribune initialement parue sur lesechos.fr


  • [1] Baromètre DJEPVA (Direction de la Jeunesse de l'Education Populaire et de la Vie Associative), novembre 2024
  • [2] Sensity AI, The State of Deepfakes 2023 / 2024
  • [3] Reuters Institute, Digital News Report 2025
  • [4] Baromètre La Croix-Verian-La Poste sur la confiance dans les médias, janvier 2026
  • [5] Carnet de l'Observatoire Philanthropie & Société de la Fondation de France, Médias et démocratie : enjeux et perspectives pour la philanthropie, mars 2026
  • [6] Union Européenne de Radio Télévision