Le Grand Bain : la mixité sociale à la loupe
À Marseille, le dispositif Le Grand Bain, soutenu par le collectif Nouvelles générations initié par la Fondation de France, expérimente depuis 2022 le jumelage de classes de primaire pour faire se rencontrer et coopérer des enfants issus de milieux différents. Il est devenu un terrain de recherche durant les années scolaires 2024-2025 et 2025-2026 : une étude ethnographique y a été menée pour mieux comprendre les mécanismes de la rencontre et de la construction du lien entre les élèves.
Pour Marion Chapulut, directrice de l’association CitizenCorps, à l’origine du projet Le Grand Bain, mener un travail de recherche sur cette expérimentation était indispensable : « L’idée n’était pas de mesurer l’impact, mais de s’assurer qu’on ne faisait pas des choses contre-productives : la mixité sociale reste un sujet délicat à la croisée des questions de ségrégation, de racisme, de discrimination, de religion et de laïcité. La recherche nous aide à mieux comprendre les effets de ce que nous mettons en place, à adapter notre approche pédagogique et à rendre cette expérimentation utile pour tous ».
Cette étude de terrain a été confiée à Simone Spera, chercheur postdoctorant au CNRS et à Aix-Marseille Université. « Ce travail de recherche est particulièrement intéressant car de nombreux travaux ont été menés sur les effets négatifs de la ségrégation mais très peu sur ce que la mixité sociale réussit ou pas à produire et dans quelles conditions » souligne le chercheur. De 2024 à 2026, neuf binômes de classes ont été observés lors de dix-neuf journées d’ateliers organisés dans le cadre du dispositif, et 311 enfants ont été interrogés. Pour Simone Spera, ce travail d’enquête présentait aussi un double intérêt d’un point de vue sociologique : celui de « travailler avec des classes de primaire car l’enfance est encore un temps de formation et de construction du sens social » et d’être situé au sein « du territoire marseillais où la ségrégation scolaire et sociale est fortement prononcée ».
Coopérer ne veut pas encore dire se comprendre
L’étude révèle un premier enseignement important : la coopération entre les enfants s’installe assez rapidement autour de projets communs. 82 % des élèves déclarent avoir aimé participer au programme et 80 % se disent satisfaits des activités réalisées lors des sorties.
Deuxième enseignement : coopération ne rime pas forcément avec empathie. Les élèves réussissent à se mettre d’accord et à travailler ensemble autour d’un objectif partagé mais sans que cela ne créé forcément de liens particuliers. Ainsi, seuls 63 % des élèves déclarent bien s’entendre avec les enfants de l’autre classe. La capacité à coopérer se développe donc aisément dans un cadre pédagogique posé. En revanche, la compréhension mutuelle et le dépassement des représentations sociales nécessitent davantage de temps et d’accompagnement. « La coopération peut fonctionner mais elle n’empêche pas que des rapports inégaux et des dynamiques de pouvoir se mettent en place », explique Simone Spera.
Le chercheur évoque par exemple une visite de quartier où les enfants des deux classes avaient partagé des informations, des jeux et des rires mais qui a donné lieu après coup à quelques critiques. Les élèves du quartier populaire avaient jugé les autres « hautains » et « mythomanes », tandis que les enfants de milieu favorisé avaient perçu les autres violents dans leurs mots et leurs gestes. « Toutes ces situations montrent combien le cadre pédagogique est important pour construire un cadre égalitaire qui valorise les apports de chacun et accompagne les enfants dans leurs questionnements », poursuit Simone Spera.
La recherche invite ainsi à distinguer deux compétences souvent confondues : la coopération (contribuer à un projet commun) et l’empathie (comprendre et reconnaître l’expérience de l’autre). La première est accessible dans un cadre bien conçu. La seconde exige que l’on prenne au sérieux l’expérience des inégalités vécues par les enfants.
Autre enseignement de l’étude : l’importance de la norme scolaire (ce qui est valorisé par l’institution). « La norme scolaire est mieux intégrée par les enfants des milieux favorisés, qui se sentent plus naturellement légitimes que les enfants de milieux défavorisés », souligne Marion Chapulut. Par exemple, lors des ateliers de journalisme durant lesquels les enfants devaient travailler ensemble à la conception et la production d’un journal, l’étude a mis en avant que les rédacteurs en chef, choisis par l’ensemble des enfants pour leurs compétences supposées, étaient presque toujours issus des écoles favorisées.
Face à ce constat, des projets plus éloignés de la norme scolaire sont proposés pour permettre à tous les enfants de participer pleinement, comme un atelier de construction de carrosses pour un festival inspiré du carnaval.
Le projet Le Grand Bain permet aux enfants de différentes écoles de Marseille de se rencontrer autour de projets pédagogiques.
@ Gwen Gaudy
De l’empathie au respect
Ces observations ont amené l’association CitizenCorps à faire évoluer les orientations du dispositif Le Grand Bain. « Nous nous sommes interrogés sur la pertinence de faire de l’empathie un objectif, explique Marion Chapulut. Nous avons finalement choisi de lui préférer le respect, qui signifie accepter qu’on est différents, qu’on n’est pas dans la même situation, tout en reconnaissant l’autre comme une personne ».
Les différences peuvent en effet surgir dans des situations plus banales, comme lors d’échanges de courriers où les enfants d’une école favorisée ont estimé que leurs correspondants ne les respectaient pas parce qu’ils faisaient beaucoup de fautes d’orthographe. « Pour eux, écrire une lettre et respecter son destinataire impliquait de ne pas faire de fautes », explique Marion Chapulut. Les normes scolaires peuvent ainsi devenir des critères de jugement. D’où l’importance de se mettre d’accord sur une définition commune du respect.
Grâce à l’étude et à ses enseignements, plusieurs aménagements ont été apportés au programme Le Grand Bain. Des ateliers de réflexivité ont été créés pour permettre aux enfants de revenir sur les rencontres, de questionner les situations vécues comme des manques de respect et mettre des mots sur leurs expériences. Ils peuvent aussi y évoquer des situations de racisme ou de discrimination.
Pour mieux accompagner les enseignants participants dans leur approche, l’association a mis en place une séance de travail sur la manière d’aborder les inégalités économiques et sociales avec les enfants. La formation sur la laïcité et les faits religieux a été retravaillée, avec un module à venir sur l’antiracisme et la gestion des conflits. Deux séances d’analyse de la pratique permettent aussi de partir d’une situation-problème rencontrée sur le terrain, de mobiliser l’intelligence collective et de faire émerger des pistes de solutions.
Les résultats de l’étude vont nourrir de nouveaux modules de formation à l’INSPE d’Aix-Marseille ainsi qu’un Mooc à l’échelle nationale. Ils permettent de partager un constat majeur : la mixité sociale ne se décrète pas, elle se construit, s’accompagne et se questionne. Plus qu’un modèle à reproduire, le projet du Grand Bain invite à repenser l’école comme un apprentissage de la citoyenneté et du vivre ensemble.
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