Les Nouveaux commanditaires : l’art aux citoyens
Lancée au début des années 1990 par la Fondation de France au sein du programme Création et société, l’initiative dite des « Nouveaux commanditaires » a révolutionné les pratiques culturelles et artistiques de l’époque, en permettant à n’importe quel citoyen de commander une œuvre à un artiste pour répondre, par l’art, à une question qui le concerne directement et renforcer ainsi le vivre-ensemble.
« L’artiste François Hers, à l’origine de l’initiative, est parti de l’idée qu’en démocratie, les citoyens devaient pouvoir adresser une commande à un artiste contemporain sur une question de société ou d’aménagement du territoire », raconte Catia Riccaboni, responsable Programmes et Fondations abritées Cultures et société à la Fondation de France. « En France, l’accent était mis sur l’offre culturelle proposée par l’Etat aux citoyens. Les Nouveaux commanditaires inversaient cette logique pour partir de la demande des citoyens eux-mêmes », ajoute-t-elle.
Un modèle à inventer
Si cette démarche a été novatrice dans le monde de l’art, elle a également conduit la Fondation de France à inventer un nouveau modèle d’intervention. Dans les années 80, celui-ci reposait essentiellement sur la mise en place d’appels à projets pour soutenir des initiatives déjà existantes qui répondaient à des enjeux identifiés en amont. Avec les Nouveaux commanditaires, la Fondation de France a proposé un nouveau modèle d’action basé sur la prise d’initiative des citoyens eux-mêmes pour répondre aux enjeux auxquels ils sont confrontés.

Toujours en vigueur, le protocole a été imaginé par François Hers, ancien conseiller culture à la Fondation de France, après que Bernard Latarjet, directeur général de la Fondation de France de 1989 à 1991, lui demande de réfléchir à un modèle de politique culturelle qui sortirait d’un subventionnement classique. Le protocole repose sur un partage précis des responsabilités entre trois acteurs : les commanditaires, les médiateurs, agréés par la Fondation de France, et les artistes. Ils sont accompagnés par des partenaires publics et privés.
« Le commanditaire porte la responsabilité de la commande. Il doit pouvoir justifier devant une communauté plus large de la nécessité de faire appel à l’art pour répondre à une situation ou à un besoin précis. Le médiateur organise quant à lui la coopération, propose l’artiste et le médium adéquats, accompagne la production et rend compte à l’ensemble des parties prenantes. Enfin, l’artiste conçoit l’œuvre en réponse aux besoins exprimés », explique Catia Riccaboni.
Pour concrétiser le lancement du projet et lui donner vie, la Fondation de France apporte un soutien aux associations au sein desquelles travaillent les médiatrices et médiateurs. Elle met également en place un fonds d’aide à la production destiné à financer les frais d’étude, que l’artiste réalise pour présenter un projet aux commanditaires, ainsi qu’une partie des frais de réalisation des œuvres commandées. La Fondation de France a ainsi soutenu les Nouveaux commanditaires à hauteur de 1,5 à 1,8 millions d’euros par an, permettant à près de 500 projets de voir le jour depuis le lancement de l’initiative.
Les médiatrices et médiateurs au centre du dispositif
Choisis pour leur connaissance approfondie de l’art contemporain autant que pour leur capacité d’écoute, les médiateurs jouent un rôle déterminant, véritables chevilles ouvrières du dispositif. Ce sont eux qui repèrent les situations où des citoyens ont un « problème » pour lequel la création artistique peut être une réponse pertinente. Les besoins peuvent aller de la reconnaissance de personnes invisibilisées à la transformation d’un lieu de vie ou de travail, en passant par le désir de retisser du lien social, de valoriser un territoire et son histoire ou encore d’accompagner la transition écologique. Les médiateurs aident alors les citoyens commanditaires à formuler la problématique qui les préoccupe dans un cahier des charges, puis font le lien avec des artistes en mesure d’y répondre. Ils accompagnent chaque étape : étude artistique, recherches de cofinancements auprès de partenaires publics et privés (État, collectivités territoriales, fonds européens, entreprises, associations, fondations), production, jusqu’à l’installation de l’œuvre. Leur rôle est d’autant plus important qu’un projet « Nouveaux commanditaires » dure en moyenne trois à quatre ans.
Pour amorcer le projet, il était important de trouver des personnalités reconnues du monde de l’art contemporain qui acceptent d’endosser le rôle de médiateur. François Hers a notamment rencontré Xavier Douroux, alors directeur du centre d’art Le Consortium à Dijon. « Désireux de sortir du lieu d’exposition pour devenir acteur du territoire, Xavier Douroux est devenu l’un des médiateurs emblématiques des Nouveaux commanditaires et l’un des porte-parole historiques de l’action », se souvient Catia Riccaboni.
À l’École du Magasin, qui forme à Grenoble des professionnels aux pratiques curatoriales, François Hers a ensuite proposé à des étudiants de concevoir des prototypes de commandes. Convaincus par la démarche, plusieurs se sont rapprochés de la Fondation de France pour devenir médiateurs agréés. Peu à peu, un réseau structuré a commencé à se déployer sur le territoire.
Une fois les premiers médiateurs rassemblés, les projets ont pu être lancés. « Xavier Douroux est allé rencontrer le personnel du restaurant universitaire Le Maret, à Dijon. Ils pensaient n’avoir ‘rien à demander à l’art’ », se souvient Catia Riccaboni. De la discussion a pourtant émergé un constat : chaque jour, des milliers de repas sont servis sans que personne ne connaisse celles et ceux qui les préparent. Accompagné de leur médiateur, le groupe de commanditaires a eu l’idée de faire appel à l’artiste Yan Pei-Ming. Le peintre, qui a fréquenté pendant ses études le CROUS et a déjà rencontré certains membres du personnel, leur a alors proposé de réaliser les portraits géants de dix d’entre eux, installés dans le restaurant même. Cette première commande portée dès 1992 a montré que l’art pouvait répondre à une situation concrète et transformer la manière dont un collectif se perçoit et est perçu.

Autre projet emblématique : l’école du Blé en Herbe à Trébédan, en Côtes-d’Armor, inaugurée en septembre 2015. Dans le cadre de la restructuration nécessaire des bâtiments de l’école municipale, les enseignantes ont voulu faire de l’établissement un lieu central de ce village de 400 habitants. Avec des parents d’élèves, le maire de la commune, mais aussi un ancien élève, elles ont formé un groupe de Nouveaux commanditaires pour mettre en lumière le rôle social et culturel de l’école mais aussi apporter de la modernité dans les espaces ruraux.

Pour le projet, dont la médiation a été conduite par Anastassia Makridou-Bretonneau et Eric Foucault, le groupe de Nouveaux commanditaires a fait appel à la designer Matali Crasset, qui a conçu une architecture modulable et évolutive, pensée comme un lieu d’apprentissage ouvert sur le village. Plus qu’une simple rénovation, l’école est redevenue un espace de centralité, et un symbole de ce que permet l’action des Nouveaux commanditaires : un territoire qui se saisit d’un enjeu grâce à l’art, et une œuvre qui répond à un besoin collectif.

Une démarche pionnière qui s’exporte et s’enseigne
Au début des années 2000, l’action a suscité l’intérêt de plusieurs pays européens. Avec l’aide de la Fondation de France, et sous l’impulsion de La Fondation Roi Baudouin et de la Fondation Adriano Olivetti, la Belgique et l’Italie ont adapté le modèle à leurs propres contextes culturels. Le protocole s’est ensuite exporté en Allemagne, en Espagne, en Suisse, en Grande-Bretagne, en Suède, en Finlande et en Norvège.
Autre étape structurante : l’inscription des Nouveaux commanditaires dans le champ académique. « Il n’y avait pas de précédent au métier de médiateur. Il a fallu l’inventer », rappelle Mari Linnman, médiatrice depuis 1998 et co-directrice de la Société des Nouveaux commanditaires. Pour transmettre cette méthodologie unique et former de nouveaux professionnels à la production d’œuvres d’art issues de commandes citoyennes, Amanda Crabtree, médiatrice, a développé au sein de l’Université de Lille, en collaboration avec la Fondation de France et le Centre d’Étude des Arts Contemporains, la formation « Faire œuvre comme on fait société, médiation-production en arts contemporains ». « Ce diplôme a contribué à reconnaître les Nouveaux commanditaires, non seulement comme un dispositif artistique, mais aussi comme un véritable modèle d’action démocratique, désormais enseigné », souligne Catia Riccaboni.
Des pratiques et des thématiques en constante évolution
Au fil des années, les formes artistiques se sont diversifiées. « Pendant longtemps, les projets relevaient majoritairement des arts plastiques », observe Catia Riccaboni. « Après une quinzaine d’années, il y a eu une volonté d’ouvrir à d’autres disciplines, notamment le spectacle vivant ». Ainsi, à la MC93 Seine-Saint-Denis à Bobigny, un groupe de Nouveaux commanditaires formé notamment de spectateurs et d’habitants de la commune ont posé la question « Comment agir ensemble ? ». Pour y répondre, le collectif Travaux Publics a réuni artistes et travailleurs sociaux dans le spectacle « Le Social brû(il)le » afin de donner vie à des situations inspirées du terrain. Joué cinq fois en février 2023 sur la scène nationale de Bobigny, le spectacle, qui mêle histoires, discussions et expériences recueillies lors d’ateliers avec des travailleurs sociaux de Seine-Saint-Denis, est ensuite parti en tournée.
Les thématiques abordées ont elles aussi évolué. « Au départ, beaucoup de commandes visaient à marquer un territoire, à rendre visibles des groupes ou des situations peu considérés », explique Mari Linnman. « Aujourd’hui, les enjeux écologiques traversent presque toutes les demandes. Il n’y a pas une commande, directement ou indirectement, qui n’interroge notre rapport à l’environnement. »
Une expérience importante pour les artistes
Si les Nouveaux commanditaires transforment les territoires, ils modifient également la pratique des artistes. Depuis le début de l’action, les Nouveaux commanditaires ont fait appel à des artistes reconnus de la scène contemporaine : des peintres Ettore Spalletti et Françoise Pétrovitch au plasticien John M. Armleder en passant par le sculpteur Daniel Buren, pour qui ces projets ont permis de s’engager différemment.
« Pour les artistes, c’est une manière de se déplacer du marché de l’art et d’entrer dans un dialogue direct avec la société », souligne Catia Riccaboni. « Ce ne sont pas des œuvres à part, elles font partie intégrante de l’histoire de l’artiste. » Cette relation entre artistes et citoyens, fondée sur l’écoute et le temps long, est une des richesses du dispositif. « Il y a un dialogue avec les commanditaires, avec leurs besoins et leurs récits, qui nourrit le processus de création. C’est cette interaction qui fait toute la singularité des Nouveaux commanditaires », ajoute Mari Linnman.
Un passage de relais
Comme toute expérimentation, l’action a atteint un moment charnière. En 2020, la Fondation de France a annoncé son retrait progressif des Nouveaux commanditaires. « Il n’était pas question de se retirer du jour au lendemain. Nous avons accompagné les médiateurs dans la création d’une structure nationale : la Société des Nouveaux commanditaires », précise Catia Riccaboni. Aux côtés du ministère de la culture, la Fondation de France a donc signé avec l’association nouvellement créée une convention tripartite de trois ans de 2022 à 2024. Si le dernier soutien de la Fondation à l’action des Nouveaux commanditaires a eu lieu en 2025, de nouvelles commandes citoyennes sont en cours. Le ministère de la culture a en effet signé une convention pluriannuelle avec la Société des Nouveaux commanditaires, qui a par ailleurs reçu un soutien structurel de la Fondation Daniel et Nina Carasso.
« Le soutien de la Fondation de France pendant trente ans a permis de constituer un noyau solide de médiateurs, qui a lui-même permis à l’action de vivre aussi longtemps. Ce soutien leur a donné le temps de devenir experts et de porter aujourd’hui le transfert de compétences indispensable à la pérennité de l’action », explique Chantal de Singly, ancienne présidente de la Société des Nouveaux commanditaires.
« Cette action est très représentative de l’ADN de la Fondation de France », résume Catia Riccaboni. « Elle repose sur le pouvoir d’agir des personnes et la conviction qu’on peut avoir des opinions différentes mais qu’il ne faut jamais cesser de coopérer, de dialoguer. Qu’est-ce qui nous lie ? À quel moment puis-je accepter de lâcher quelque chose parce que le résultat me concerne, et nous concerne collectivement ? »
En réunissant autour d’une même table des citoyens, des artistes, des médiateurs et des partenaires aux convictions parfois très différentes, les Nouveaux commanditaires ont fait de la coopération un moteur de création. « Ce que je retiens de tous ces projets, c’est la grande intelligence des personnes à travailler ensemble », conclut-elle.
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