SAMU de l’environnement Alsace : les urgentistes de la nature
Créé en 2008, le SAMU de l’environnement Alsace (Service d'Analyse Mobile en Urgence) est un laboratoire mobile qui intervient lors de phénomènes de pollution de l’eau, de l’air ou du sol pour réaliser des diagnostics rapides sur le terrain, identifier les causes et éviter que le polluant ne s’étende. Soutenue par la Fondation de France, l’association a constitué un réseau de citoyens formés à observer les milieux et à produire des données scientifiques pour renforcer la prévention et la protection de la santé environnementale.
Le projet de l’association SAMU de l’environnement Alsace émerge dès les années 1990, alors que la santé environnementale s’impose comme un enjeu de santé publique, suite notamment aux alertes liées à l’amiante, au mercure, aux métaux lourds et aux pesticides, autant de substances toxiques pour la santé humaine. Au même moment, le fondateur de l’association, Fariborz Livardjani, travaille sur les pollutions en contexte de guerre au Kosovo avec un laboratoire mobile capable d’effectuer des analyses directement sur site. Le SAMU de l’environnement est créé en 2008 en Alsace avec un grand principe : ne plus attendre que les échantillons arrivent au laboratoire, mais amener le laboratoire sur les lieux de l’urgence.
Établir un diagnostic scientifique
Le fonctionnement de l’association repose sur un système de signalements participatifs en cas de pollution suspectée. Les signalements arrivent par téléphone, par mail ou via une application dédiée, alimentée notamment par les bénévoles. Chaque alerte déclenche le même protocole. L’équipe étudie d’abord le contexte, puis part sur le terrain avec les outils de prélèvement et d’analyse pour établir un premier diagnostic au plus vite. Leur laboratoire mobile permet de mesurer en urgence la présence de polluants et de micropolluants, d’évaluer les risques pour les écosystèmes et la santé humaine, et de proposer des mesures à prendre. Les données produites sont ensuite transmises aux collectivités, services de secours, fédérations de pêche ou forces de l’ordre afin d’éclairer les décisions. Lors de ces interventions, le facteur temps est déterminant : « Face à une pollution, plus on intervient tôt, plus on a de chances de comprendre ce qui s’est passé et d’éviter que la situation ne s’aggrave », explique Mehriban Huseynova, chargée de recherche et développement au sein de l’association. Depuis sa création, l’association peut compter sur le soutien de deux sociétés internationales implantées à Strasbourg, Macherey-Nagel et Hanna Instruments, qui mettent à disposition les instruments d’analyse et les réactifs chimiques nécessaires aux diagnostics.
Les interventions du SAMU de l’environnement ont une résonance particulière en Alsace, un territoire qui abrite la plus grande nappe phréatique d’Europe occidentale et alimente en eau potable près de 5,6 millions de personnes. L’été dernier, à Colmar, l’équipe a été appelée après la découverte de 4,5 tonnes de poissons morts en une journée. « Nous avons identifié des résidus de médicaments vétérinaires. Ce résultat inattendu nous a permis d’orienter l’enquête et de travailler avec les acteurs locaux pour remonter jusqu’aux sources possibles de contamination », explique Mehriban Huseynova. Au-delà des événements ponctuels, ces interventions témoignent d’une évolution de fond. « Les pollutions sont de plus en plus multifactorielles. Une seule expertise ne suffit plus : il faut les croiser. » L’association réunit médecins, ingénieurs, chimistes, physiciens et techniciens spécialisés en toxicologie environnementale.

Faire de la science un bien commun
Très vite, l’association comprend qu’elle ne pourra répondre seule à toutes les alertes et fait le choix de former des citoyens. L’objectif : constituer un réseau de sentinelles capables de prélever, d’observer et d’alerter, afin de redonner aux habitants un pouvoir d’agir et de retisser le lien entre experts et société. « Face à des pollutions souvent diffuses et complexes, l’urgence scientifique et l’engagement citoyen doivent avancer ensemble : la démocratie environnementale, c’est permettre à chacun de comprendre son environnement et d’avoir les moyens d’agir », résume Étienne Faivre, coordinateur de projets au sein de l’association. Au cœur de cette transmission : des cycles de formation thématiques consacrés par exemple à la qualité de l’air, aux eaux pluviales ou aux cyanobactéries. « La formation passe immédiatement par la pratique. Ils testent les méthodes sur le terrain, analysent les résultats et les saisissent eux-mêmes dans nos outils », précise Mehriban Huseynova. Habitants, associations partenaires et parties prenantes, les gardes des Réserves Naturels de Strasbourg, par exemple, apprennent à utiliser les outils phares de l’association : la mallette d’analyse des sols et la mallette d’analyse de l’eau. Ces kits, composés de matériel, de réactifs et de protocoles accessibles sans prérequis scientifique, permettent de réaliser rapidement un diagnostic sur le terrain. Au sein de l’association, une trentaine de bénévoles actifs sont aujourd’hui autonomes.

Cette approche se déploie aussi auprès des jeunes. Depuis 2020, plus de 250 actions participatives ont été menées dans des établissements scolaires et des centres socioculturels. À Strasbourg, des collégiens et lycéens suivent ainsi l’état d’un cours d’eau tout au long de l’année, par le biais d’analyses réalisées en autonomie avec leur professeur. « Ce qui nous rend particulièrement fiers, c’est de susciter des vocations et de les engager dans la vie de leur territoire », témoigne Étienne Faivre. L’association mène également des actions de médiation et de sensibilisation auprès du grand public et anime une émission sur une radio locale.
Rassembler et essaimer
Le SAMU de l’environnement Alsace intervient aussi là où les questions environnementales sont peu traitées. Depuis deux ans, il mène un diagnostic sur les dépôts sauvages dans un quartier prioritaire de Strasbourg. Rencontres avec les habitants, travail avec les collectivités, sensibilisation aux impacts sanitaires et économiques : l’association joue un rôle d’interface scientifique. « Nous ne sommes pas là pour nous substituer aux autres, mais pour coordonner, produire une information partagée et aider à construire des réponses collectives », explique Étienne Faivre. Ce rôle de médiation se retrouve dans l’ensemble de ses actions : le 26 mars prochain, l’association organisera une clean walk rassemblant une centaine de participants, couplée à des prélèvements pour analyser la qualité des sols.
Longtemps porté par le bénévolat, le modèle économique se structure aujourd’hui grâce aux formations dispensées par l’association, aux partenariats scientifiques comme c’est le cas avec les chercheurs de l’Institut de la Terre et l’Environnement de Strasbourg (ITES) et au soutien du collectif « Crises et Catastrophes » initié par la Fondation de France. Des antennes existent déjà en Alsace, en Franche-Comté, en Côte d’Ivoire, au Togo, au Cameroun, au Sénégal et au Congo. À terme, l’ambition est de créer un réseau d’antennes locales autonomes réunies au sein d’une fédération. « L’objectif n’est pas de dupliquer un modèle identique partout, mais de transmettre une méthode et un système de qualité que chaque territoire s’approprie », conclut Étienne Faivre.
Photos : © SAMU de l'environnement Alsace