« Préparer, répondre, reconstruire : agir quand l'urgence change de visage »
Depuis plus de quarante ans, la Fondation de France intervient dans le cadre d’opérations d’urgence et a développé au fil du temps des principes d’intervention singuliers. Alors que la nature même des crises se transforme, comment rester fidèle à ces grands principes ? Alexandre Giraud, directeur de l’Action philanthropique à la Fondation de France, revient sur l’histoire des opérations d'urgence menées par la fondation et sur les défis qui s'ouvrent : des crises plus proches, plus fréquentes et parfois plus clivantes.
En 1985, après l'éruption du Nevado del Ruiz en Colombie, la Fondation de France lançait sa toute première opération d'urgence. Près de quarante ans plus tard, l'urgence est passée de l'exception à la récurrence. Au cours de la seule année 2023, quatre opérations ont été déployées : Solidarité Turquie-Syrie et Solidarité Maroc, après les violents séismes qui ont frappé ces pays en février et septembre ; Solidarité Arménie, à la suite de l’offensive militaire lancée par l’Azerbaïdjan contre l’enclave du Haut-Karabakh le 19 septembre ; et Solidarité Pas-de-Calais, après les inondations historiques qui ont touché le territoire en novembre et décembre.
Depuis 1985, plus de cinquante opérations d’urgence ont été menées par la Fondation de France, et plus de 200 millions d'euros confiés par les donateurs ont été engagés pour venir en aide aux personnes et aux territoires impactés. Derrière ces chiffres, il y a surtout une manière singulière d'agir, patiemment construite, qu'il nous faut aujourd'hui adapter à un monde qui change.
Chaque grande crise a laissé une leçon. Le tsunami survenu en Asie du Sud-Est en 2004 a marqué un changement d'échelle dans l’action de la Fondation de France, grâce à une collecte de plus de 20 millions d'euros. Un an après la catastrophe, une large part des dons collectés en France n’avait pas encore été affectée : un débat salutaire s’est alors ouvert dans tout le secteur. Depuis, nous savons qu'une collecte réussie ne vaut que par la qualité et le rythme avec lesquels les dons sont engagés.
Le séisme qui a frappé Haïti en 2010 a confirmé le rôle de « plateforme » de la Fondation de France pour transformer la volonté d’aider de milliers de donateurs en actions concrètes au plus près du terrain. Grâce notamment à la mobilisation des médias, 35 millions d'euros ont été confiés à la Fondation de France, dont une partie a financé quelque 300 micro-projets portés par des acteurs locaux. Dix ans plus tard, la crise sanitaire de 2020 nous a conduits à bâtir en quelques jours une alliance inédite avec l'AP-HP et l'Institut Pasteur, « Tous unis contre le virus », qui a permis de soutenir près de 1 000 initiatives dans notre pays.
À chaque crise, nous avons appris. Ce qui nous distingue, ce n'est pas le montant que nous collectons, c'est la manière dont nous intervenons.
Des principes d’intervention singuliers
La Fondation de France n'est pas une ONG d'urgence. Elle donne les moyens d'agir à celles et ceux qui sont déjà présents sur le terrain. Associations locales, collectifs d'habitants, petites structures parfois informelles : ce sont eux qui connaissent les besoins et qui resteront une fois la crise passée. À Beyrouth par exemple, au lendemain de l'explosion du port en 2020, de jeunes volontaires ont transformé une station-service abandonnée en lieu de distribution de repas. Nous les avons soutenus. Tout notre modèle tient dans cette capacité à trouver des partenaires de confiance.
Nous n'intervenons pas partout. Deux conditions doivent être réunies : des acteurs locaux capables d'agir, et une mobilisation suffisante des donateurs. C'est l'utilité de notre intervention qui guide la décision, plus que l'intensité de l'émotion médiatique. Pour chaque opération, nous nommons un comité d'experts bénévoles : humanitaires, diplomates, chercheurs ou spécialistes du trauma. Ce comité a pour mission d’évaluer les besoins et d’étudier les demandes de soutien. Il décide en toute indépendance de l'affectation des fonds.
Mais ce qui fait véritablement notre singularité, c’est notre rôle d’accompagnateur de l'urgence à la reconstruction. Durant les premiers jours, les populations et les associations locales sont en première ligne, à côté des secours publics. Durant les semaines qui suivent, les grandes ONG apportent un soutien à plus large échelle. Mais c'est lorsque les caméras partent que se joue l'essentiel : reloger, relancer l'activité économique, soigner les traumatismes, recréer du lien. Notre ambition n'est pas de nous implanter durablement mais d'aider les acteurs locaux à engager la reconstruction, puis de nous retirer une fois la dynamique lancée. À Mayotte, après le passage du cyclone Chido, une part des fonds collectés dans le cadre de notre opération de solidarité a ainsi été volontairement réservée à la reconstruction, au-delà de l’aide apportée pour répondre aux besoins d’urgence durant les premiers mois. Enfin, principe essentiel, nous agissons en complémentarité avec l'action publique, jamais en substitution, en allant là où elle ne va pas, ou pas assez vite.
S’adapter à des crises plus proches, plus fréquentes, plus clivantes
Nos principes sont pérennes et toujours pertinents, mais le terrain sur lequel nous les appliquons change profondément. Pendant longtemps, l'urgence, c'était ailleurs. Aujourd'hui, notre territoire est de plus en plus souvent touché : la tempête Xynthia en 2010, l’ouragan Irma à Saint-Martin en 2017, les inondations dans l'Aude en 2018 et dans le Pas-de-Calais en 2023, le cyclone Chido à Mayotte en 2024, puis la canicule et les incendies de l'été 2026 qui ont calciné plus de 116 000 hectares dans plusieurs régions.
Le bouleversement climatique transforme aussi la nature même de l'urgence. Inondations, cyclones, sécheresses et incendies sont plus fréquents, plus intenses, parfois simultanés, et frappent souvent les mêmes territoires à plusieurs reprises. La catastrophe cesse d'être un accident pour devenir une saison. Les Outre-mer sont souvent en première ligne de ces catastrophes climatiques. Dans ces territoires, nous agissons aux côtés de l'État et des collectivités, ce qui rend l'articulation avec l'action publique plus décisive que jamais.
Enfin, nous répondons désormais à des crises nées de conflits, comme en Ukraine depuis 2022. Elles posent de nouvelles questions que nous n’avions pas à résoudre jusque-là, puisque nous n’intervenions qu’en cas de catastrophes « naturelles ». Un séisme n'a pas de camp ; un conflit, si. Le choix des partenaires et des populations soutenues peut être lu comme une prise de position, et s'abstenir est aussi un choix. La reconstruction devient imprévisible lorsque les combats durent ou reprennent. Et dans une société polarisée, toutes les causes ne rassemblent pas les donateurs. Rester fidèles à notre exigence d'impartialité, sans renoncer à agir, est l'un de nos grands défis.
Prévenir et se préparer
Face à ces crises, réagir ne suffit plus : il faut anticiper. C'est la raison pour laquelle la prévention et la préparation aux crises et catastrophes sont devenues un axe central de notre stratégie, porté par un collectif d'action dédié. Ce collectif et nos opérations d'urgence forment un même cycle : se préparer, répondre, reconstruire, puis mieux se préparer. Le collectif renforce en amont les capacités des acteurs locaux et des réseaux qui porteront l'intervention le jour venu. Il soutient également des initiatives pour protéger les populations et les écosystèmes, notamment pour renforcer la sécurité alimentaire et adapter l’habitat aux conséquences du changement climatique.
L’opération Solidarité Mayotte l'a montré : parce que la Fondation de France y soutenait déjà des actions de préparation aux catastrophes avant le passage de Chido, elle a pu se mobiliser immédiatement, avec des partenaires connus et fiables. Chaque euro investi dans la préparation rend l'euro de l'urgence plus efficace. Et chaque opération d’urgence menée enrichit notre connaissance des territoires, des acteurs et de leurs fragilités afin de renforcer la préparation et la prévention.
Notre approche tient finalement en peu de mots : ne jamais penser l'urgence seule. Nous préparons avant, nous répondons pendant, nous aidons à reconstruire après. Dans un monde où les crises se rapprochent et se multiplient, c'est ce modèle d’intervention singulier, fondé sur la confiance envers les acteurs locaux, qui donne tout son sens à la générosité de nos donateurs.