Les temps de l’action philanthropique : comment concilier urgence et temps long ?
Notre époque est marquée par des bouleversements majeurs et des crises multiples qui nécessitent à la fois d’apporter des réponses en situation d’urgence et de construire des solutions structurantes à long terme. Comment les pratiques philanthropiques peuvent-elles intégrer ces différentes temporalités ? Cette question est au cœur de la nouvelle étude de l’Observatoire Philanthropie & Société de la Fondation de France qui met en lumière la diversité des approches adoptées par les fondations.
« La philanthropie est aujourd’hui confrontée à des injonctions contradictoires : répondre à des urgences et des difficultés aigües qui ne peuvent attendre tout en construisant dans la durée des réponses réellement transformatrices. Comment trouver le bon équilibre ? Comment ne pas sacrifier un enjeu à un autre ? Ces questions sont essentielles pour construire des stratégies d’action à la mesure de la complexité et de l’urgence des sujets qui nous mobilisent », explique Axelle Davezac, directrice générale de la Fondation de France qui a initié cette étude intitulée « Les temps de l’action philanthropique ».
Menée en collaboration avec les sociologues Anne Bory et Evangeline Masson-Diez, cette étude explore les différentes temporalités qui régissent l’action philanthropique. Elle met en évidence trois types de temporalités : les soutiens à court terme, ponctuels, qui visent à répondre à des situations d’urgence ; les financements pluriannuels de moyen terme, généralement sur deux à trois ans, qui permettent à des projets de se développer ; et les soutiens de plus long terme (sur cinq ans ou plus), qui ne sont pas fléchés sur un projet spécifique et constituent une ressource précieuse pour les associations. Ces derniers demeurent relativement rares pour diverses raisons historiques et culturelles et soulèvent en outre la question de la relation de dépendance entre fondations et associations qui nécessite une réponse adaptée.
Ces dernières années, la pluri-annualité se développe de manière significative dans les pratiques philanthropiques. Comme l’explique la sociologue Evangeline Masson-Diez, « elle est devenue un standard de qualité. Elle correspond à l’idée qu’un « bon philanthrope » ne donne pas de manière impulsive mais s’engage dans la durée. Un soutien sur deux ou trois ans permet également aux associations d’éviter l’épuisement lié à la recherche permanente de financements. »
Face à la hausse des besoins sociaux et à la baisse des subventions publiques, les fondations sont de plus en plus sollicitées par les associations, ce qui a conduit certaines à ajuster leurs pratiques. « Nous avons désormais deux comités de sélection distincts : un pour les projets pluriannuels et l’autre pour les dons ponctuels. Nous avons également constitué une enveloppe représentant environ 10 % du budget de la fondation pour les projets d’urgence et les projets « coup de cœur ». Il est important pour nous de pouvoir agir rapidement lorsqu’une situation l’exige », explique Cybèle de Brem, co-directrice de la Fondation Lemarchand.
Pour autant, agir dans l’urgence n’est pas incompatible avec un engagement dans la durée et peut même parfois constituer le point de départ d’un accompagnement plus durable. Un aspect souligné par Christophe Salmon, délégué général de la Fondation Crédit Mutuel Alliance Fédérale : « La plupart de nos engagements sont pris sur trois ans et peuvent être renouvelés. Mais cela ne nous empêche pas d'agir dans l’urgence. Les deux dimensions se répondent : l’urgence incite à passer à l’action, puis à tirer les fils pour réfléchir à la manière d’inscrire cet engagement dans le temps. »
Petit à petit, l’opposition traditionnelle dans les pratiques philanthropiques entre temps court et temps long tend en effet à s’estomper au profit de la coexistence de ces différentes temporalités. « Cette articulation connaît une acuité particulière dans le contexte actuel de contraction des financements publics et d’instabilité politique, qui tend à attribuer au secteur philanthropique un rôle de stabilité », explique la sociologue Anne Bory.
Comment inscrire l’action philanthropique dans le temps long ?
Comme le soulève l’étude, la qualité de la relation entre fondations et associations soutenues est centrale pour mettre en place un accompagnement pérenne. « Avoir des engagements pluriannuels ne suffit pas pour s’inscrire dans le temps long. Agir dans la durée, c’est avant tout une démarche : rester en contact avec l’association, comprendre l’évolution de ses besoins et de la cause qu’elle défend, et avancer avec elle dans cette réflexion », précise Christophe Salmon.
L’étude met ainsi en évidence une évolution des pratiques : certaines fondations choisissent désormais de concentrer leurs soutiens sur un nombre plus restreint d’initiatives afin de développer des partenariats plus solides et durables. Ces relations dépassent alors largement le cadre du soutien financier. Les acteurs évoquent fréquemment un véritable « compagnonnage » avec les acteurs associatifs soutenus. Echanges réguliers, visites de terrain, temps de réflexion partagés… autant d’occasions de construire une « relation extra-financière » essentielle pour inscrire l’action philanthropique dans une dynamique de long terme et mieux comprendre les réalités du terrain. Ces activités mobilisent une part importante du temps et des ressources des fondations et des associations mais restent encore trop rarement prises en compte dans les temporalités philanthropiques.
Dans cette perspective, certaines fondations cherchent à ajuster la durée de leurs soutiens aux dynamiques des associations accompagnées. « Nous structurons nos soutiens en fonction de la stratégie d’action des associations. Par exemple, si celle-ci est pensée pour trois ans, notre engagement sera de trois ans également. À la fin du cycle, nous demandons aux associations de faire une autoévaluation, de prendre un temps de pause pour réfléchir à leur impact et évaluer le chemin parcouru dans le cadre de notre partenariat », explique Philippe Mayol, directeur général de la Fondation Terre Solidaire.
Enfin, penser l’action philanthropique dans la durée implique d’anticiper la fin du soutien. Celle-ci ne relève pas uniquement d’une décision budgétaire et soulève des enjeux de responsabilité et de dépendance pour les associations accompagnées. Plusieurs fondations accordent ainsi une attention particulière à cette phase de transition afin d’éviter toute rupture brutale. « Idéalement, la fin d’un soutien s’envisage dès le début. C’est important d’avoir cette conversation avec les associations soutenues, et de se demander jusqu’où les accompagner, de quels autres partenaires elles ont besoin », souligne Karin Jestin, conseillère en philanthropie.
L’enjeu est de préparer les associations à poursuivre leur développement sans l’aide de la fondation, en renforçant leur autonomie organisationnelle, financière et stratégique et, si nécessaire, en facilitant leur mise en relation avec d’autres partenaires.
L’étude « Les temps de l’action philanthropique » a fait l’objet d’une présentation le 17 février dernier à la Fondation de France, en présence des chercheuses et de membres de fondations venus partager leurs expériences. Le philosophe Dominique Bourg était également présent pour apporter son éclairage sur les questions environnementales et la gestion du temps.